Bruxelles: la fin du règne de Madame Popescu, l’implacable gendarme des taxis

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Fin de règne pour Mihaela Popescu. La directrice du service des taxis bruxellois, au sein de l’administration régionale Bruxelles Mobilité prend sa retraite ce 1er décembre. Cette haute fonctionnaire que le secteur des taxis aime vilipender affiche une longévité record à la tête d’un département en Région bruxelloise. Peut-être même un record national.

Désignée à ce poste en 1990, elle le quitte après 26 années d’une carrière pleine de tumultes. Le secteur des taxis, dans la capitale, avec sa réputation sulfureuse, „faut se le farcir„, lance un membre d’un syndicat. Et Mihaela Popescu se l’est farci, „peut-être parce qu’elle était la seule à avoir envie de le faire. On ne se bouscule pas au portillon pour gérer les taxis à Bruxelles„.

Une femme dans un monde d’hommes

Née en Roumanie en 1951, diplômée en Philologie romane à l’Université de Bucarest en 1974, elle arrive peu après à Bruxelles pour entamer une carrière dans l’administration. Nous sommes en 1978, la Région bruxelloise n’existe pas encore, on parle de l’Agglomération. Mais dans les années 70, entrer dans le service public quand on vient d’un pays de l’Est, c’est une véritable gageure. Et quand, en 1990, on est désignée „gendarme” d’un secteur qui compte 99,9% d’hommes, ce n’est plus une gageure, c’est un exploit.

Pourtant, Mihaela Popescu va parvenir à s’imposer. Et à imposer également son petit accent roumain qui ne l’a jamais quitté. A imposer ses méthodes parfois dures avec ses fonctionnaires et les taximans. A imposer son culte du secret et de la discrétion, poussé à l’extrême. En 26 ans, Mihaela Popescu n’a jamais accordé que des bribes d’interviews. De quoi frustrer les journalistes locaux. „J’ai une fois été invitée sur un plateau de télévision, au tout début de ma carrière de directrice. C’était la seule fois„, concède-t-elle aujourd’hui. „Il ne faut pas oublier: je suis fonctionnaire, je suis tenue à un droit de réserve, je l’ai toujours respecté.” Mihaela Popescu a également imposé son statut, atypique en région bruxelloise à une telle fonction: elle n’a jamais été nommée et elle ne parle pas le néerlandais. „Je le comprends, je le lis. Mais à Bruxelles, ce n’est pas une obligation„, esquive-t-elle.

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„Du copinage politique? Pas du tout!”

De toute manière, pour ses défenseurs, „c‘est la seule qui a accepté de faire le sale boulot des ministres, quand il fallait imposer des règles aux sociétés de taxis„, souffle un ancien du secteur. Des ministres de tutelle qu’elle a vus défiler, d’Eric André, à Brigitte Grouwels, en passant par Didier van Eyll, Eric Tomas, Willem Draps, Pascal Smet… „Les ministres passent, l’administration reste, comme on dit”, sourit Madame Popescu. „Pourquoi suis-je restée si longtemps à ce poste? Parce que c’est un poste d’action et que j’aime cela. Il se passe toujours quelque chose dans le secteur du taxis. Changer de matière? Pour faire quoi? J’ai aimé ce que j’ai fait pendant toutes ces années.

Après 26 ans, impossible de lui coller une éthique politique. „Le copinage politique? Je n’y crois pas du tout, ces allégations sont infondées„, lance, sûr de lui, Michel Pêtre, patron des Taxis Verts. „Je crois plutôt que c’est une femme impartiale et très intègre. Elle ne se laissait pas marcher sur les pieds.

Ce que confirme Willem Draps (MR): „C’est une femme entière, de caractère, carrée, sans langue de bois, qui dit ce qu’elle pense et qui gère le service dans l’intérêt du ministre.” „Pour l’intérêt général”, insiste Madame Popescu. Willem Draps: „Il ne faut pas oublier qu’elle fait tourner la boutique avec peu de moyens. Son service, c’est une trentaine de personnes, pas plus… Malgré cela, elle a mis les doigts dans la confiture, dans un milieu assez faisandé à Bruxelles.” Qualité que lui reconnaît encore Willem Draps: „Elle n’a jamais été au centre du débat, vu sa discrétion. Elle a eu l’intelligence de ne jamais s’exposer.

Popescu-Ceausescu

Discrète? Invisible? Elle ne l’est, mais alors pas du tout, auprès des taximans. Pour eux, c’est la responsable des basses besognes. Les chauffeurs lui ont rapidement trouvé un surnom: Popescu-Ceausescu. „Quand on sait que j’ai quitté la Roumanie à cause de la dictature… Ceausescu a affamé son peuple, il ne faut pas l’oublier„, martèle la future ex-directrice. „Mais bon, je suis vite passée au dessus de ce sobriquet. Je ne suis pas rancunière. Ceux qui disent cela ne savent pas de quoi ils parlent.

Avec le secteur, la guerre a tout de même été sanglante. „Sa devise, c’était diviser pour mieux régner. Son bilan après autant d’années? Elle n’a pas fait de bonnes choses„, étale déjà une figure du milieu qui préfère rester anonyme. „Elle savait calmer les ardeurs des uns et des autres en faisant plaisir à l’un ou à l’autre. Elle les faisait taire„, dit un ancien chauffeur sans en dire davantage. Pourtant, en 38 années de carrière, rien n’a pu être reproché à Madame Popescu.

Il faut lui reconnaître: elle a toujours été prête à affronter la meute„, déclare Willem Draps. Comme en 2013, lors d’une grève des chauffeurs. Dans un communiqué, ils réclament la tête de Mihaela Popescu. Ni la ministre de l’époque Brigitte Grouwels (CD&V), ni l’intéressée ne cèdent. „Je pense même que ça lui a fait ni chaud ni froid„, analyse un gréviste trois ans plus tard. Mihaela Popescu abonde: „Je n’ai jamais eu peur quand certains chauffeurs réclamaient ma démission. Ils ont oublié que je suis une fonctionnaire et que je ne pouvais démissionner ou être „démissionnée”, sauf pour faute grave. Ce que je n’ai jamais commis en 38 années de carrière dans l’administration.

„Une femme autoritaire: c’est un fait!”

Sam Bouchal, porte-parole de la FeBet, Fédération belge des Taxis, qui regroupe plus de 850 prestataires, reconnaît le profil „atypique” de Mihaela Popescu. „Elle n’a pas d’équivalent. Elle sait tout sur son secteur. On ne peut pas lui raconter d’histoires. C’est une femme autoritaire: c’est un fait! Elle a ses propres certitudes. Mais il n’est pas impossible de la faire changer d’avis. C’est une femme qui a du cœur et qui peut aussi comprendre les difficultés des sociétés de taxis. Mais elle est intransigeante avec la loi et les règles.” Avec les anciennes branches de la FeBet, les conflits étaient incessants. „Aujourd’hui, la situation est apaisée. Son départ? On ne dit pas tant mieux, mais dommage. Car nous étions enfin parvenus à avoir un dialogue avec elle, à être entendus, à être pragmatiques et à ne plus être dans la musculation.

On a eu affaire à des responsables syndicaux qui n’ont pas été très corrects avec elle. Du coup, son administration l’a bien fait payer à tout le secteur„, lâche de son côté, un dur à cuire de la profession, un peu marri. „Depuis deux ans, on a trouvé en Madame Popescu une partenaire, plus qu’une adversaire„, reprend M. Bouchal qui préfère imputer les blocages actuels du secteur au ministre de la Mobilité Pascal Smet.

Un pot de départ avant la retraite

Pour d’autres, c’était Madame Popescu le problème. „Elle était à la tête d’un service depuis des années. Mais elle n’avait aucune vision à long terme pour le secteur du taxi dans la capitale„, assène le patron influent d’une écurie. „Toutes les améliorations ont été proposées par le secteur ou les ministres. Et quand les ministres successifs ne parvenaient pas à leurs fins, c’est parce qu’ils ne pouvaient pas s’appuyer sur l’administration et sa première responsable.” „Un manque de vision? C’est faux! L’administration dit aussi ce qu’elle pense. Mais elle peut aussi ne pas être écoutée alors que le lobby des taxis, lui, parvient souvent à avoir l’oreille des politiques„, regrette Mme Popescu.

Mihaela Popescu affiche une personnalité controversée, on le voit. Mais elle demeure, jusqu’au 1er décembre, une des dernières fonctionnaires bruxelloises à l’ancienne. Le 28 novembre, elle offre un pot de départ. Aucun politique ne devrait être invité. L’intégrité, jusqu’au bout du spoutnik.

Son remplaçant temporaire s’appelle Jean-Rodolphe Dussart. Temporaire jusqu’à nomination d’un directeur effectif.

http://www.rtbf.be/info/regions/detail_bruxelles-la-fin-du-regne-de-madame-popescu-l-implacable-gendarme-des-taxis?id=9454981

 

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